V
La première journée d’une enquête était souvent fastidieuse et jamais ordinaire, parce que chaque affaire avait son ambiance particulière, rarement facile à reconstituer. Deen Chad n’eut pas à se plaindre de celle-ci, elle lui réservait une surprise par paire d’heures et tendait à se compliquer à l’extrême.
Après l’épisode de la villa Axid, il avala un sirop insipide qu’un distributeur vendait en tant que substitut nutritif, et regagna la Tour Invest.
Qu’Invest possède une tour dans le centre de Vazel, parce que Vazel était la capitale planétaire et qu’Invest se devait d’y avoir un siège social digne de son importance, ne le dérangeait pas. Que cette tour ne soit accessible qu’en agrave, parce que le centre de Vazel n’était pas particulièrement adapté à la circulation en mobil, le faisait un peu grincer. Mais qu’après un quart d’heure de marche forcée, il soit contraint de patienter dix minutes dans un ascenseur qui s’arrêtait à chacun des soixante-dix niveaux, parce qu’il était malade dans les puits non-g et qu’un imbécile avait placé les services d’enquêtes au dernier étage, le mettait hors de lui. Le seul avantage de ces incohérences était que, lorsqu’il parvenait enfin à son niveau, personne n’osait l’aborder, pas même Vali.
Quant à lui, il se servait généralement de sa mauvaise humeur pour aller secouer les services auxquels il avait confié un travail. Cette fois, ce fut le département Info. Il les traita par le mépris et passa deux heures, sans prononcer un mot, à régénérer puis à déplomber l’ordinateur défoncé d’Axid, fichier après fichier. Ce qui lui permit d’apprendre, d’une part, qu’Axid était meilleur informaticien que lui et qu’il codait tout, d’autre part, qu’il était aussi meilleur flic. Il suffisait de faire le compte des dossiers qu’il avait traités avec un brio et une efficacité redoutables…
Axid, semblait-il, avait tout noté. Pourtant, le fichier Hherkron était vide. Ouvert, mais désespérément vide, comme s’il avait attendu de le boucler pour saisir les données le concernant. Après deux heures de tâtonnement dans ce labyrinthe, Deen en aurait pleuré de rage ! Mais il semblait calme… Si calme qu’un informaticien téméraire osa l’aborder :
— On dirait que ça ne va pas comme tu veux, Deen. Je peux t’aider ?
— Eh bien, si tu es foutu de me sortir ce qu’Axid allait coller dans ce fichier complètement vide…
Cela lui prit huit minutes, pas une de plus.
— Je l’ai !
— Tu l’as quoi ?
— J’ai ton fichier. Note que ça n’a pas été compliqué : quelqu’un a essayé de l’effacer, mais il s’est contenté de la surface. La bécane a conservé une sauvegarde dans la mémoire cachée. Le temps de faire sauter les verrous, et hop !
— Et hop ! hein ? (Deen n’en revenait pas.) C’est quoi cette mémoire cachée ? Non, ne m’explique pas, je n’ai pas le temps. Peux-tu juste me dire s’il existe un moyen de connaître la date et l’heure de la tentative d’effacement ?
L’informaticien se contenta de pianoter quelques touches et le monitor afficha les renseignements demandés. Cela s’était passé le matin même, un peu après l’aube, ce qui excluait une malveillance d’Elyia Nahm, précédait l’agression sur Mme Axid et confirmait l’hypothèse que le meurtrier de son mari était exclusivement diurne.
Le fichier Hherkron, quoique riche d’interrogations, ne contenait pas de réponses. L’inspecteur Axid travaillait un peu comme Deen : il commençait par débusquer les questions et les poussait toujours plus loin avant de s’intéresser aux réponses. Outre les énigmes concernant l’emploi de son argent et la seconde identité d’Hherkron, Axid avait soulevé d’autres problèmes : comment la victime passait-elle d’une identité à l’autre sans éveiller de soupçons dans les deux milieux qu’elle fréquentait ? Surtout avec un physique aussi visible que celui d’un Skamite… Apparemment, partant du principe que les humains – 90 % de la population de Cheur – n’étaient pas très physionomistes quand il s’agissait de sujets extra-humains, il en avait déduit qu’Hherkron se servait de son particularisme skamite pour cacher les singularités de sa double existence. Il avait abandonné cette hypothèse lorsque, après vérification, il s’était aperçu qu’aucun autre Skamite n’avait été porté disparu depuis la mort d’Hherkron. Or, pas plus que Deen il ne pouvait admettre qu’on vive de façon permanente, avec un bon revenu, dans les conditions qu’avait acceptées le Hherkron officiel. Axid en avait donc déduit que cette vie cachée était consacrée au service d’un groupe très bien organisé.
Pendant trois jours, Axid s’était consacré à son meurtrier, commençant par chercher tous les assassinats non résolus perpétrés au sonic. Au lieu de concentrer un faisceau de photons comme un laser, le sonic était une arme organisant une polyfréquence d’ultrasons en un train d’ondes compact, spécifiquement dirigé contre les cellules vivantes et capable de traverser les matériaux inertes sans en altérer la structure. Donc, la cible n’était pas nécessairement à l’abri derrière un mur – alors que le tireur, lui, l’était. D’autre part, les ondes se dispersant de cellule à cellule sur un diamètre respectable, un impact entraînait une mort plus ou moins rapide en faisant les mêmes dégâts qu’une balle explosive, et sans laisser le moindre indice balistique. Les sonics n’avaient que deux défauts : ils étaient extrêmement onéreux et n’avaient pas une portée supérieure à cinq cents mètres, leur efficacité diminuant proportionnellement au nombre d’obstacles traversés.
Axid avait étudié dix-huit dossiers abandonnés et en avait épluché les tiroirs jusqu’à des degrés que leurs précédents investigateurs étaient loin d’avoir soupçonnés. Au passage, d’ailleurs, il avait résolu deux meurtres classés que Deen se ferait un plaisir de mettre à son actif, puisque Axid n’en avait pas eu le temps. Après cinq jours d’analyses et de comparaisons, l’inspecteur de la T.A.M. avait décelé des rapports infimes entre neuf affaires et quelques rapprochements plus flagrants entre quatre d’entre elles. Une journée de plus et, sans qu’il explique comment, il avait accolé trois noms, trois adresses et trois points d’interrogation à la série d’assassinats impunis.
La première adresse était sur la côte Rouge, au nom de Pylos. Dessous figuraient une date (dans le fameux week-end) et une liste d’invités. Dans cette liste, Axid avait encadré le nom d’un des deux suspects restants, Zaksevi, et souligné un autre à côté duquel il avait ajouté : « Voir Mani pour invitation. » Mani était le prénom de son épouse.
Mani Axid connaissait l’un des convives de Pylos. Elle avait obtenu une invitation pour elle et son mari. Jusque-là, le processus était limpide. Pourtant, les notes de l’inspecteur défunt s’arrêtaient là, alors que presque deux jours s’étaient écoulés entre son retour de la côte Rouge et sa visite, fatale, à l’appartement d’Hherkron.
Qu’avait-il bien pu foutre de ces deux journées ?
Le com siffla trois fois.
— Deen Chad.
— Vali. Dob te veut dans son bureau immédiatement.
— Aïe ! Qu’est-ce qui se passe ?
— Ta copine de plastique est revenue et elle a l’air furieuse.
Vali trouva que le rire de Deen avait un soupçon de triomphalisme.
***
Le bureau de Dobber Flak était à l’image de sa conception de la charge de D.E. : vaste, accueillant, fonctionnel et bordélique. Le stade du simple désordre avait été dépassé dix minutes après qu’il en avait pris possession, douze ans auparavant.
Dob exécrait la ville. Alors, les soixante-quinze mètres carrés de baies vitrées ouvraient sur une campagne holographique et, comme il détestait manquer d’information, le reste des murs était couvert d’écrans sur lesquels il pouvait visionner à peu près n’importe quoi. Sa principale marotte était d’afficher un plan de la ville, de la région, du continent ou de la planète, pour situer, grâce à leurs coms, tous les inspecteurs d’Invest. Il était cependant le premier à leur recommander d’éteindre leurs appareils quand ils étaient sur une mission trop délicate. Il entendait par là que, malgré les brouilleurs et les systèmes de sécurité, il était parfois dangereux d’être localisé par une firme concurrente, par la Police d’État ou n’importe quelle autre organisation tant soit peu criminelle.
Sur un flanc de la baie-holo, Dobber Flak possédait un bureau en arc de cercle dont la partie plane débordait de gadgets mystérieux qu’il confiait parfois à ses solos, et dont la partie inclinée vers le fauteuil lévitant était truffée de monitors, tous commandés par le clavier central. Face au bureau erraient une vingtaine de fauteuils loufoques, autant de guéridons étranges et quelques meubles qui s’apparentaient davantage aux lévitables qu’aux armoires basses qu’ils étaient supposés être. Le tout, comme la moquette thermoderme, était jonché d’inénarrables gadgets qui composaient le plus hétéroclite des tableaux avant-gardistes, et d’autres objets biscornus possédant un indéniable exotisme d’un respectable archaïsme.
Néanmoins, personne ne se moquait des gadgets de Dob Flak, ni de ses manies de vieux collectionneur. Trop de solos leur devaient sinon la vie, du moins la réussite à bon compte d’une mission T.H.R., et chacun savait que l’attribution provisoire d’un gadget signifiait « Très Haut Risque » dans l’affaire en cours.
Le vieux Dobber, pour discret, respecté et bienveillant qu’il soit, jouait à Dieu le Père avec son personnel, depuis sa disgracieuse secrétaire-conseil – qui plongerait charitablement sous son bureau une à deux fois par semaine – jusqu’à ses enfants-solos – ses préférés, prodigues ou pas – qu’il détestait accompagner une dernière fois jusqu’à l’incinérateur. Dans les puits non-g et parfois dans les ascenseurs, entre autres légendes, courait celle que Dieu était urnophile et qu’il conservait, chez lui, les cendres de tous ses regrettés inspecteurs. On disait aussi qu’après les avoir pleurés trois nuits – Dieu ne pouvait s’abaisser à pleurer au bureau –, il les vengeait lui-même d’une foudre incontournable. Beaucoup de bruits de couloir circulaient d’ailleurs à ce propos, mais il était convenu de n’en faire qu’un cas de principe puisque, nul ne l’ignorait, l’infatigable Dob veillait dans son bureau pendant que ses enfants et assimilés dormaient dans leurs lits.
Bref, bien que tous adorateurs du D.E., ses fidèles étaient gentiment athées, à l’exception de sa secrétaire qui s’évertuait à combattre son agnosticisme grâce à un suc peut-être divin, mais sûrement tarissant.
Deen avait une place particulière dans la famille de Dob.
D’abord c’était un « appelé ».
Ensuite, il n’avait jamais échoué, révélant à chaque nouvelle mission des qualités qui risquaient, à l’usage, de l’asseoir parmi les « élus », situation d’autant plus rare que ses prédécesseurs reposaient soit sur les étagères cinéraires du Dieu Flak, soit dans un columbarium municipal. Il n’avait, en tout cas, jamais eu l’honneur d’un gadget ou d’un « grigri », comme disait Dob. Sur deux affaires, pourtant, le D.E. avait jugé bon de s’en expliquer : « À quiconque, fils (Dob aimait donner du « fils »), je dis bien : à QUICONQUE, j’aurais prêté un grigri pour ce job. Mais toi, tu me mépriserais d’injurier ainsi ton talent. »
La seconde fois, il avait été moins alambiqué : « Sur ce coup, fils, la plupart auraient besoin d’un grigri… Toi, il t’embarrasserait plus qu’autre chose. »
Deen en avait éprouvé une certaine fierté que sa méconnaissance des grigris avait largement atténuée. Sur l’ensemble des deux dossiers, il avait cependant dû abattre sept criminels dont trois dans la même seconde, pour sauver sa peau. En quoi un grigri aurait-il été plus efficace ?…
Invariablement paternaliste, Dobber Flak recevait l’inspecteur Chad avec chaleur et enthousiasme, se levant même et contournant son bureau pour lui serrer la main.
Cet après-midi-là, il fut immédiatement glacial.
Que l’antre de Dob soit ouvert ou fermé, on ne s’annonçait pas. Il commandait la caméra et la porte depuis son bureau et gérait les visites à sa guise. Deen entra et eut à peine le temps d’une politesse avant de plonger en hypothermie.
— Bonsoir, Dob, vous vouliez me voir ?
— Assieds-toi.
Deen se figea juste une seconde. Que Dob ne se lève pas était anormal, mais qu’il ne ponctue pas son invite d’un « Fils » bien franc en faisait une injonction.
Ce n’était pas exactement un signe favorable. Il s’exécuta, choisissant un fauteuil bas et profond qui le plaçait un peu en retrait, sur sa gauche, et forçait Elyia Nahm à se tourner si elle souhaitait lui parler.
Elle, elle était presque debout, les fesses à peine appuyées sur une sorte de tabouret pivotant, à un mètre du bureau de Dob. Elle n’avait pas jeté un regard en direction de Deen.
— J’écoute, laissa-t-il tomber.
Il s’attendait au pire. Dobber Flak le lui servit sur un plateau :
— Mlle Nahm représente les intérêts d’un très gros groupe d’assurances de l’Agrégat d’Eben, commença-t-il sur un ton de conférencier. Elle a mandat d’investigation et, à ce titre, est chargée d’enquêter sur les circonstances du décès d’Hherkron. Respectueuse de NOS lois et de NOS procédures, elle est venue d’elle-même, alors que rien dans le code galactique ne l’y obligeait, informer Invest de sa mission. Par déférence pour notre institution et de façon à ne créer aucun malentendu, elle a, de surcroît, acheté les droits de l’affaire Hherkron/Axid, s’engageant à nous laisser le bénéfice de ses conclusions. Inspecteur Deen Chad, ce préambule est-il suffisamment clair pour toi ?
Ils avaient vendu SON affaire à un consortium étranger ! Oui, c’était très clair. Deen se leva, porta la main à sa poche intérieure, en tira sa licence et la balança sur le bureau de Dob qui la lui retourna aussi sec.
— Mlle Nahm et moi sommes convenus d’un accord contractuel qui autorise Invest à poursuivre l’enquête de son côté, expliqua-t-il. Il s’agit, en fait, d’une collaboration plus que d’une compétition… Suis-je toujours aussi clair ?
Deen rengaina sa licence et se rassit.
— Vous êtes très clair, dit-il. Cela permet à Mlle Nahm de bénéficier de nos structures et à Invest d’encaisser… combien, mademoiselle ?
— Un million, sourit Elyia Nahm.
Tous ses sens de flic réagirent et il bondit :
— Un million ? Bon sang ! Quel était le montant des cotisations et de l’assurance-vie d’Hherkron ?
— Il versait deux cent mille stellars par an. La prime décès varie de un à deux milliards, suivant la circonstance, et à condition qu’il ne soit pas responsable de sa mort. Nous reviendrons sur le sujet plus tard.
Les chiffres étaient tellement impressionnants que Deen n’insista pas. Hherkron cotisait deux fois plus qu’il ne gagnait grâce à sa profession légitime… Cela signifiait que, sous sa seconde identité, ses revenus étaient colossaux.
— Je voudrais revenir sur les incidents de la journée. Qu’on en termine… (Dob ne s’était pas départi de son timbre cassant.) Deen, Vali venait de t’apprendre l’identité de Mlle Nahm quand tu as appelé l’appartement d’Hherkron pour lui en interdire l’accès. Ce genre de mesquinerie ne se reproduira pas.
— Mais… tenta Deen.
— En aucune façon. Compris ?
L’inspecteur Chad hocha la tête, leva les yeux au plafond et soupira. Elyia Nahm l’observait en coin.
Elle parut satisfaite mais un détail dans son regard disait qu’elle n’était pas dupe.
— Bien. Faisons le bilan. (Dob redevenait Dob.) Hherkron d’abord. Deux identités : une sur laquelle on sait tout mais dont il n’y a rien à tirer, et une autre, probablement criminelle, qui nous échappe complètement. L’un de vous deux a-t-il une piste ou des suggestions ? Fils ?
Elyia Nahm pouffa au nom de « Fils », discrètement, mais cela n’échappa à personne.
— Je pense qu’il travaillait pour une… ou plutôt deux organisations puissantes, affirma Deen sans se démonter. Disons que, fidèle d’un côté, il était taupe de l’autre. L’organisation qui l’a descendu est facile à deviner. Pour l’autre, je penche pour la Police d’État… Attention ! ce ne sont que des hypothèses étayées par la logique, mais qu’aucun fait ne vérifie. Hherkron est assurément sa véritable identité, mais il s’en servait comme couverture.
Elyia Nahm faillit l’interrompre, Dob l’en empêcha d’un geste. L’inspecteur Chad poursuivit son exposé :
— Je pense qu’en dépistant le cheminement bancaire de ses cotisations d’assurance, on remontera jusqu’à un service étatique. Sa seconde personnalité qui, sur cette base, est la troisième, doit encore être divisée en deux troncs : l’un social, l’autre criminel. L’aspect social lui permettait de mener une existence normale de citoyen aisé, dont nous finirons bien par trouver trace. L’autre pourrait bien être celui d’un tueur à gages, d’un passeur ou d’un intermédiaire inter-organisations. Quoi qu’il en soit, nous connaîtrons l’employeur avant le travail qu’il lui confiait. J’ai fini.
Tout à coup, Miss Agrégat paraissait moins pressée d’intervenir. Apparemment, l’énoncé de Deen l’avait impressionnée.
— Pourquoi la Police d’État ? demanda Dob.
— Parce que Axid et moi avons cherché un Skamite qui aurait disparu depuis la mort d’Hherkron et qu’il n’en existe pas. Qui peut cacher l’existence d’un Skamite opulent aux Renseignements généraux, département de la Police d’État ?
— La Police d’État… c’est en quelque sorte la Police des Polices, n’est-ce pas ? s’anima Elyia Nahm. Un organisme qu’on pourrait qualifier de « spécial », en amont de votre système judiciaire et administrativement omnipotent… Votre raisonnement se tient, Inspecteur.
Lui qui s’attendait à ce qu’elle descende son postulat en flammes en lui faisant remarquer qu’il n’avait pas le plus petit indice, ne saisit pas l’opportunité de la remercier et s’en mordit l’intérieur des joues quand, deux minutes plus tard, il en eut conscience. C’était une occasion perdue de se rapprocher. Pas de son caractère imbuvable, mais de son corps de naïade.
« Je commence à débloquer… » se morigéna-t-il.
Elyia Nahm reprit :
— Mon employeur s’efforce de remonter la filière financière, mais cela risque de ne pas aboutir, car le jeu des virements fait étape dans une banque hors de toute juridiction, habituellement employée pour blanchir l’argent. Je n’ai malheureusement aucun renseignement sur Hherkron lui-même…
Deen ne put retenir une question, mal choisie sans doute, mais qui, cependant, exigeait une réponse :
— Que faisiez-vous chez Axid, ce matin ?
Cette fois, elle se tourna carrément et le dévisagea.
— Je déteste les pertes de temps et les doubles emplois. M. Flak m’avait informée de votre visite à l’appartement, je me suis rendue au domicile des Axid.
— Pourquoi ? insista Deen.
— Que voulez-vous insinuer, inspecteur ? Que c’est Hherkron qui intéresse mon employeur et que la disparition prématurée d’Axid ne pouvait pas me concerner au point d’interroger sa femme ? Vous avez jeté un œil au dossier et vous en avez conclu qu’il était plus complexe qu’annoncé, j’ai suivi le même raisonnement. Me prenez-vous pour une débutante ?
Deen avait loupé un « Merci », il ne rata pas le « Excusez-moi », ce qui ne l’empêcha pas de soupçonner Miss Agrégat de conserver, à son seul usage, des informations primordiales. À ce jeu, il avait trois atouts maîtres, dont un sur la côte Rouge qu’il décida de ne pas abaisser, quoi qu’il advienne.
— Passons à Axid, reprit Dob pour calmer les esprits, surtout celui de son solo. À part le week-end en amoureux sur la côte Rouge, je n’ai rien. Et vous ?
Deen passa en revue le plus brièvement possible ce qu’il avait déduit du retour d’Axid à l’appartement d’Hherkron. Il décrivit son meurtrier comme il l’imaginait, et ses vis-à-vis s’accordèrent à trouver tout cela bien mince… Comme à aucun moment il ne fut question de l’ordinateur prélevé chez Axid, le sujet dévia rapidement.
— Bon. J’ai à peu près tout sur la mort de Mani Axid, annonça Dob. C’est très moche et cela n’a aucun rapport avec l’affaire qui nous concerne. Je vous en épargne donc le compte rendu.
— Vous avez les coupables ? s’enquit Elyia Nahm.
— Non.
— Alors j’aimerais entendre ce compte rendu.
Dob leva un sourcil, écarta les mains avec l’air de dire : c’est vous qui l’aurez voulu ! et se lança, s’appuyant sur les informations qu’affichait un de ses monitors :
— Heure du décès : 9 : 17. Cause : égorgement. Corps lacéré et piqué au poignard en soixante-quatorze endroits. Huit biopsies dermiques sur le dos, les jambes et les bras. Sein gauche à moitié découpé. Ablation des deux tétons, du clitoris et de l’oreille droite. Visage tuméfié. Mâchoire inférieure décrochée. Chevilles et poignets écrasés. Vulve et anus déchirés par objet métallique. Violée à plusieurs reprises par trois individus différents. Traces de sperme dans le vagin, le rectum, le pharynx, l’œsophage et l’estomac. Suivent une kyrielle de considérations techniques sur la façon dont les violeurs ont agi, ainsi qu’un chronométrage de leurs diverses exactions…
Elyia Nahm avait pâli d’une demi-douzaine de tons. Deen retenait un haut-le-cœur.
— Je me contenterai des conclusions, souffla-t-elle.
— Abrégez, Dob ! exigea Deen.
Le vieux Dobber Flak ne cillait pas. Il l’avait fait exprès.
— Le portail a été fracturé à 7 : 02 (le système de sécurité avait une horloge). Trois individus du groupe G7c, le plus répandu sur Cheur, ont réveillé, molesté puis violé Mme Axid avant de la torturer, de la violer une seconde fois, de la torturer encore et de l’achever. Ce n’est qu’ensuite qu’ils ont mis la maison à sac, ce qui, grosso modo, ajoute une demi-heure…
— À dix heures, en tout cas, ils étaient partis, intervint Elyia Nahm.
— Je crois que vous avez eu de la chance, mademoiselle Nahm, approuva Dob.
— Ce sont eux qui ont eu de la chance, réfuta-t-elle.
Elle l’avait dit très calmement, et Deen se souvenait du laser avec lequel elle l’avait accueilli. Mais il la voyait mal se tirant des pattes de trois déments.
— Conclusion ? abrégea-t-il.
— C’est ton enquête… C’est à toi de décider, fils. Pour ma part, j’estime que cette regrettable coïncidence risque de t’éloigner de l’affaire qui nous préoccupe. Je suis d’avis de laisser le dossier Mani Axid à quelqu’un d’autre. Pas d’objection ?
L’inspecteur Deen Chad ne répondit pas. Professionnellement parlant, il ne voyait ni n’envisageait le moindre élément qui aurait pu lier ce crime aux deux autres, mais il avait l’intuition d’une fausse note.
Elyia Nahm le tira d’embarras :
— Je crois que ce serait une erreur… Je ne dis pas que l’inspecteur Chad doive se consacrer à Mani Axid, mais il serait préférable qu’il conserve la coordination de l’enquête. Je ne vois pas pourquoi on s’y est pris de cette façon, peut-être pour induire Invest en erreur… Mais il se pourrait tout de même, qu’après le meurtre de son mari, on ait voulu faire taire Mme Axid.
— C’est ça ! exulta Deen. Bien sûr que c’est ça ! Bordel de merde, à quelle espèce de salauds avons-nous affaire ?
S’expliquer ? Deen remâcha tout ce qu’il avait découvert pour ne pas divulguer ce que Miss Agrégat ne devait pas apprendre, limiter l’impression qu’il allait donner de faire des cachotteries et emporter la conviction de Dob.
— Je me demandais pourquoi Axid avait autant piétiné. Mais il n’a pas piétiné, au contraire. Il n’est pas allé sur la côte Rouge par hasard, il y avait un contact. Le hic, c’est qu’il a emmené sa femme, sûrement comme couverture, et quoi qu’il ait découvert, quelqu’un a craint qu’elle ne soit aussi au courant… Ou mieux : elle a pu voir ce quelqu’un qui, une fois débarrassé du mari, a payé une équipe de malades pour que l’épouse ne parle pas.
— Vu comme ça, il était un peu léger, ton solo, non ? objecta Dob. Emmener sa femme…
— Sauf s’il ne pouvait faire autrement… (Elyia Nahm était songeuse. Elle s’arracha subitement de son tabouret.) Je retourne chez les Axid.
Ils n’eurent pas le temps de réagir. Parvenue à la porte, elle se retourna et s’adressa à Deen :
— Je voudrais vérifier quelque chose… Je suis descendue au Yesle, suite 75, vous pouvez me joindre là-bas. Euh… sans vous commander, enfin… faites comme vous l’entendez, inspecteur Chad, mais le tueur reviendra à l’appartement d’Hherkron et vos gorilles ne sont pas à la hauteur.
Ce fut bien plus tard que Deen prit conscience de sa connaissance implicite de l’objet qu’Axid et le tueur n’avaient pas encore trouvé.
***
— Alors, fils ? Que penses-tu de la tornade ? (Dob était hilare.) Tu m’excuseras pour l’accueil, mais elle n’a pas apprécié ta manœuvre et j’ai dû lâcher un peu de lest.
Deen haussa les épaules.
— Je crois que c’est une bonne fille, poursuivait Dob. Méfie-toi quand même d’elle : elle se servira de toi, et je doute qu’elle te fasse le moindre cadeau.
Nouveau haussement d’épaules, puis Deen éclata de rire.
— À ce jeu, elle a un ou deux coups de retard ! lâcha-t-il. Pourquoi lui avoir balancé tous ces détails macabres sur…
— Sur Mani Axid ? Un test… Et elle m’énerve un peu. Qu’est-ce que tu lui as caché ?
Deen s’extirpa du fauteuil et se rapprocha du bureau.
— Je sais que le tueur a fait un tour à la villa Axid ce matin, avant les violeurs. Je sais aussi chez qui étaient les Axid ce week-end, et pourquoi. Voyez-vous, Dob, Axid était un crack. Je m’en étais douté en parcourant ses états de service, mais sur l’affaire Hherkron il m’impressionne vraiment. Depuis quelques minutes, je suis à peu près certain qu’il avait démonté tout le truc. Il devait seulement lui manquer une preuve. Ce qui m’agace, c’est que lui-même, l’assassin et moi avons eu cette preuve sous le nez sans la voir.
— Toi, fils ?
— Ouais. C’est pour ça que j’ai mis des flingueurs dans l’appartement. Autre chose : Mani c’est pas notre tueur et ça m’embête vraiment, parce que s’il y a deux camps, l’un d’eux est la Police d’État.
Deen se tut et Dob demeura silencieux plus de cinq minutes.
— Si tu as raison, la P.E. a flingué soit le mari, soit la femme. J’aimerais autant que tu te trompes, fils. As-tu pensé à une autre possibilité ?
— Laquelle ?
— La T.A.M. en personne. La petite Nahm est allée les trouver cet après-midi, pour leur racheter les rapports d’Axid, et elle s’est littéralement fait mettre dehors. Même si ça ne les met pas en cause, tu admettras avec moi qu’ils sont en possession d’un élément sacrément gênant, non ?
« Ou bien qu’ils n’ont rien à lui vendre… » pensa Deen, mais il ne le dit pas. Il était pourtant de plus en plus convaincu qu’Axid n’avait pas parlé de ses enquêtes à son supérieur, ni à personne, d’ailleurs.
— Fils, cette fois, T.A.M. ou Police d’État, je crois que tu as besoin d’un grigri, annonça tout à coup le Dieu Flak du haut de son expérience supérieure. Et, pour être honnête, je doute que ce soit suffisant… alors je vais t’en prêter un spécial.
Deen sentit comme une brûlure prémonitoire lui incinérer l’avenir.
— Dites plutôt que vous désirez qu’un solo d’Invest impressionne la petite Nahm, Dob.
Le rire du Grand Flak amorça une réponse que le solo en question n’apprécia pas, mais alors pas du tout :
— Fils, si je pensais une seconde que tu avais une chance de te la faire, je te donnerais tous mes grigris, parce que connaître une fois une femme comme celle-là, crois-moi, c’est le summum d’une vie ! Mais tu as vu la gueule que tu as ?